Emmanuel-Théodose de La Tour d'Auvergne(cardinal de Bouillon)
(1643-1715)
Innconu, Portrait de Emmanuel-Théodose de La Tour d'Auvergne de Bouillon (Digital collections) [Gravure] Austrian National Library https://onb.digital/result/BAG_7665646
(Il avait été) nommé abbé de Tournus, chanoine de Liège, docteur en Sorbonne, cardinal en 1669, à vingt-cinq ans. En 1671, « croyant reculer quand il n'avançait pas », il était encore devenu grand aumônier de France et trois ans plus tard avait obtenu de Louis XIV de servir d'intermédiaire entre son oncle Turenne et le Roi, par-dessus la tête de Louvois, qui n'oubliera pas. « Il se permettait toutes choses, et le Roi souffrait tout d'un cardinal ». (…)
Louis XIV l'empêcha en 1694 de devenir prince-évêque de Liège, faisant élire Clément-Joseph de Bavière. Un peu plus tard, des lettres du cardinal, interceptées, au sujet du fameux voyage en Hongrie des princes de Conty et de La Roche sur Yon, le firent exiler de la Cour. « Il se raccrocha, se remit mieux que jamais » et fut en 1697 nommé « chargé d'affaires » à Rome. C'est là que Bouillon, déjà remplacé en août 1698 comme ambassadeur par le prince de Monaco, s'attira la disgrâce : chargé d'encourager le pape contre Fénelon et d'obtenir condamnation de ce dernier, il le soutint au contraire (ne cherchons pas à établir s'il avait raison ou non), avec cris et invectives. La condamnation de M. de Cambray fut prononcée le 12 mars 1699 et le Roi, dûment informé, adressa à Bouillon de « durs reproches ».
Défaveur qui ne pouvait plus mal tomber pour le cardinal : il était à l'époque, du fait de son ancienneté, vice-doyen du Sacré Collège, dont le doyen, le cardinal Cybo, déclinait. Et si Emmanuel Théodose héritait de cette fonction, il serait peut-être chargé, au nom du pape Innocent XII, lui aussi égrotant, de procéder à la fin du siècle à l'ouverture de la Porte sainte, une des cérémonies majeures de l'Église, jamais confiée à un cardinal français. Et il y parvint : la veille de Noël 1699, du fait de l'indisponibilité à la fois du pape et de Cybo, Bouillon, armé du marteau de vermeil à lui envoyé par Innocent XII, procédait avec magnificence à l'ouverture de la Porte. Dès cette époque sans doute, il entreprit de pérenniser ce glorieux événement. « Il en fit frapper des médailles et faire des estampes et des tableaux ».
La sagesse commandait de savourer ce triomphe tout en se tenant coi, mais cela aurait été mal connaître le cardinal, qui va de nouveau s'engager dans un chemin périlleux (…). On cherchait un coadjuteur pour Strasbourg, et la princesse de Soubise visait ce poste pour son fils 1' abbé de Soubise, « dont l'extérieur montrait qu'il était le fils des plus tendres amours », et le Roi, voulant lui faire un sort aussi éclatant qu'à Maine et Toulouse, encourageait et soutenait le projet. Bouillon, au lieu au moins de rester neutre, entreprit, par une double tromperie à l'égard du Roi et du pape, de faire élire son neveu l'abbé d'Auvergne, que nous retrouverons (…). Les diverses manœuvres de Bouillon pour traverser le dessein royal furent inutiles et, le 7 août 1700, Louis XIV lui ordonna par deux fois de garder le silence. Il était indispensable de s'incliner : Bouillon ergota, discuta les ordres du Roi, intrigua à Strasbourg et à Rome, écrivit des lettres précisant son opposition, qui firent un « fracas épouvantable », et Saint-Simon, à la porte du cabinet du Roi, fut témoin de l'algarade que Mme de Soubise fit subir au souverain. (…)
Complètement disgracié du roi, (…) il s'enfuit aux Pays-Bas en 1710, passant à l'ennemi comme son neveu l'avait fait peu auparavant. (…) La confiscation totale de ses revenus français, l'hostilité qu'il ne tarda pas à soulever dans son exil par ses mauvais procédés l'incitèrent en 1712 à gagner Rome, en évitant le territoire français. « Cardinal pauvre », il s'installa près du Quirinal, au Noviciat des Jésuites, ses amis de toujours, et n'ayant guère de contacts, si ce n'est avec son ami Gualtério (lui aussi portraituré par Rigaud) qui informait son autre ami Saint-Simon. Bouillon y mourut le 2 mars 1715, six mois avant le Roi, « d'orgueil, comme toute sa vie il avait vécu », ou de « rage » : Saint-Simon hasarde les deux diagnostics.
Poisson, Georges. "Le Portrait Du Cardinal De Bouillon." Cahiers Saint-Simon, vol. 35, no. 1, 2007, pp. 89-96.
